Homélie pour le vendredi saint

Vendredi-Saint 2023, Sanctuaire du Saint-Sacrement à Montréal.

Vous avez probablement eu connaissance de la série télévisée intitulée « The Chosen ». Comme je me doute que tous ici ne passent pas leur vie devant la télé, je rappelle simplement qu’il s’agit d’une nouvelle version, originale, de la vie du Christ entouré de ses disciples, des femmes et autres personnages religieux, militaires ou politiques de son temps. Nous en sommes actuellement à la saison 3.

Or, il y a de cela quelque temps, je lisais que l’équipe d’acteurs et de réalisation de cette série à succès s’est déplacée à Rome où ils ont, entre autres, pu rencontrer le pape François. Lorsque le pape reconnut l’acteur jouant le rôle de Jésus, il lui aurait lancé avec humour : « Toutes mes félicitations pour votre belle série. J’espère seulement que les scénaristes ne vont pas faire mourir votre personnage ».

Chaque année, lorsqu’on entend le récit de la passion, nous nous représentons plus ou moins le même film. On reconnait l’histoire, immuable, et ses personnages. 

Je me rappelle, enfant, j’espérais toujours que Judas ferait une prise de conscience et reviendrait à la raison, ou encore que Ponce Pilate se réveillerait finalement pour venir courageusement tirer Jésus d’une telle injustice. Évidemment, rien ne se passait. 

Certaines années, notre méditation pourra se trouver influencée simplement par la longueur du récit, la performance des lecteurs, l’indisposition causée par le jeûne, la longue station debout durant la lecture, ou la qualité du système de son de l’église. Sur ce dernier point, on a de la chance, ici elle est nettement au-dessus de notre moyenne diocésaine.

Plus profondément, les Évangiles proposent une riche galerie de portraits, de figures, d’attitudes de ma propre humanité en présence du mystère de l’amour infini manifesté en Jésus-Christ. Je me découvre solidaire de chacun de ces personnages, y compris les moins recommandables. Je peux être Pierre le téméraire, le disciple qui fuit, Joseph d’Arimathée ou Nicodème qui descendent Jésus de la croix, Pilate qui consomme l’injustice en livrant un innocent, Judas le traitre, ou un de ces grands prêtres rendus incapables d’écoute, bardés de certitudes religieuses. 

J’ai même lu un jour un article original faisant mention du coq en tant qu’instrument providentiel à son insu.

Si le récit ne change pas, moi je change. Je ne suis pas le ou la même que l’an dernier à pareille date. Or, je suis invité à me laisser rejoindre par ces différentes figures que m’adresse le récit. Nous aussi sommes des acteurs vivants de cette passion du Christ.

Qu’est-ce que l’esprit te donne d’entendre résonner au fond de toi cette année ?

Hier soir, au cours de la messe commémorative de la dernière Cène, nous contemplions Jésus prenant résolument le chemin de sa passion par le don de sa vie dans un acte d’amour absolu. Alors qu’il aurait très bien pu mobiliser des légions d’anges ou simplement des soldats pour le tirer d’affaire, au jardin de Gethsémanie, Jésus verse des larmes de sang et engage son amour au cœur de la souffrance et du péché.

À sa suite, nous sommes invités à nous engager aussi résolument dans l’examen de notre conscience afin de permettre à Dieu d’y ouvrir de nouveaux chemins de vie. 

Cela passe par le creuset de la croix qui nous est proposé.

Dans son testament spirituel, Christian de Chergé, ce moine de l’Abbaye Cistercienne de Tiberine assassiné en Algérie par des intégristes en mai 1996 écrivait :

« Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint ». 

Lui, l’homme de Dieu, le martyr, j’oserais dire le saint, se sent néanmoins « complice du mal », y compris celui dont il sera finalement la victime.

La trahison, la violence, l’injustice, la lâcheté, l’inconscience omniprésentes dans le récit de la passion sont aussi les miennes. Elles sont aussi celles de l’Église. À cet égard, je sollicite à mon tour le pardon de Dieu et de mes frères et sœurs, en mon nom personnel et en celui de mon Église, pour toutes complicités avec le mal.

Je porte aussi ma part de responsabilité dans les scandales et les violences qui affectent l’Église et le monde.

En première lecture, nous entendions un extrait du livre du prophète Isaïe qu’on appelle communément « les chants du serviteur souffrant ». Ce sont 4 poèmes disséminés entre les chapitres 42 et 53 du livre.

L’envoyé de Dieu y apparait comme un pauvre, humble, humilié qui demeure néanmoins ferme et fidèle jusque dans la souffrance. Ce serviteur peut être à la fois une personne, le peuple de Dieu, le Messi, les pauvres.

L’envoyé de Dieu prend aujourd’hui le visage des migrants, des victimes de la guerre, des millions d’êtres humains, hommes, femmes et enfants, qui subissent des violences politiques, idéologiques, économiques, sexuelles ou climatiques. 

Le serviteur revêt aussi la forme de chacune de nos croix personnelles.

C’est ce visage que Pilate présente à la foule en disant « Ecce homo », « voici l’Homme » au sens de l’humanité souffrante.

Le Christ se confond avec ce peuple qui souffre pour ne faire qu’un avec lui.

Sainte-Thérèse de Lisieux n’écrivait-elle pas, dans un de ses magnifiques poèmes, qu’elle avait « besoin d’un Dieu qui prenne ma nature, qui devienne mon frère et puisse souffrir »?

Nous voici arrivés au moment de ce triduum où le Christ s’unit à nos souffrances pour y dessiller des fissures d’espérance.

La noix demeure seule en sécurité relative jusqu’à ce que de l’engrais animal vienne déclencher le processus qui fissurera sa coquille. C’est alors que s’entame une mutation qui produira un grand chêne, majestueux et à son tour source de vie.

« Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul. Mais s’il meurt, il porte du fruit en abondance (Jn 12,24) ».

Ce sont nos fêlures qui permettent à la lumière de s’infiltrer.

Dieu n’a pas enlevé le mal, on le sait bien. Mais il vient ouvrir en son sein une porte vers la foi, l’espérance et l’amour.

C’est ainsi que la croix, cet immonde instrument de torture, a pu devenir paradoxalement, pour les chrétiens, le signe de l’amour divin.

Le mot « croix », en français, consonne avec les verbes « croire », on dit « je crois » en quelque chose ou quelqu’un.

« Je crois » peut aussi vouloir dire « croitre » au sens de grandir, pousser.

La croix a la forme d’un « + », d’un ajout.

Ou la forme d’une clef qui déverrouille et ouvre.

Dans un instant, après avoir évoqué les grandes intentions de prière de l’Église et du monde, nous serons invités à venir personnellement vénérer la croix du Christ.

Dans la foi que tout ce qui entre vraiment en relation avec le Christ est sauvé, c’est l’occasion de lui ouvrir notre cœur, lui offrir chacune de nos croix, de laisser le Jésus les toucher et les prendre pour en libérer de nouvelles sources de grâces.

« Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les Hommes (Jn 12,32) » disait Jésus aux foules. Il en rejaillira du sang et de l’eau.

La croix pourrait être vue comme une immense station d’épuration du mal plantée au cœur de l’histoire humaine.

 Elle produit l’abondance de la vie divine et la guérison qui abolit l’espace entre le temps et l’éternité, 

qui abolit l’abime qui sépare notre condition humaine parfois misérable d’avec l’éclat radieux d’un amour qui a vaincu la mort.

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