À l’Église Saint-Jean-Baptiste, le 2 février 2024
Évangile de Jean, 20, 1 à 8.
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.
Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. »
Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place.
C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut.
*
C’est Stéphanie qui avait choisi ces textes en prévision de la célébration de ce matin. En effet, à quelques personnes choisies, Stéphanie avait laissé des instructions assez précises pour ses propres funérailles.
Ce à quoi j’ai dû la taquiner en lui faisant remarquer qu’en effet, « on n’est jamais aussi bien regretté que par soi-même ».
C’est une « vérité de la police » comme on dit.
Cela nous a donné l’occasion d’un beau et précieux moment de fou rire.
Nous avons entendu l’Évangile du matin de Pâques. Comme d’habitude, le décodeur pour comprendre le sens des Évangiles consiste à confondre la figure de Jésus avec la dimension la plus radicale de l’Amour.
Ce passage que nous propose Stéphanie ce matin est le grand texte fondateur de toute l’Espérance chrétienne. Marie-Madeleine qui la première qui commence à allumer sur la signification d’un tombeau vide. Elle inaugure les temps nouveaux en devenant l’apôtre des autres apôtres.
C’était encore les ténèbres, elle ne comprend pas tout, mais elle semble bien possédée par une intuition assez puissante pour lui donner des ailes et la faire courir annoncer aux autres.
Pierre et Jean bondissent aussitôt. Jean court plus vite que Pierre. Ils sont la figure de deux dimensions de la foi : le charisme et l’institution. Jamais un sans l’autre. Jean file comme une flèche, arrive le premier, jette un coup d’œil et doit déjà ruminer sur le sens de ce qu’il découvre. Cependant, il n’entre pas tout de suite. Pierre suit, on l’imagine en sueur et cherchant son souffle. C’est toujours un peu lent et lourd les institutions, n’est-ce pas ?
C’est ensemble, dans la complémentarité des dons, que la lumière de la foi sur les évènements arrive, comme un matin. Dans l’aube d’une joie inouïe jaillit le premier cri de Pâques : « Christ est ressuscité » !
Comme plusieurs d’entre vous, je suis reconnaissant à Stéphanie pour nous avoir permis d’approcher et de partager avec elle ces dernières semaines. Nous en avons entendu hier soir quelques lumineux témoignages parmi tous ceux qui arrivent de partout comme nous le disaient Sébastien et Chantale.
On a beau être prêtre ou travailler auprès des personnes malades, on se sent toujours pauvres devant la souffrance humaine. Elle renvoie à nos propres peurs de souffrir, au vertige causé par le mystérieux abîme de la mort. On sent combien c’est, malgré tout, un privilège de pouvoir vivre ces instants indéfinissables.
Comme prêtre, on se sent encore pauvre quand vient le temps d’administrer le sacrement des malades. Qu’est-ce que cette petite flasque d’huile et ces quelques paroles au cœur du malheur de quelqu’un? De quel droit parler de guérison à quelqu’un qui souffre quand on se tient encore sur le rivage des biens portants, même si on sait ce dernier bien éphémère et qu’un jour, c’est moi qui me tiendrai étendu sur ce lit de misère.
J’ai retrouvé, en ce lieu, Stéphanie. Comme Marie-Madeleine au matin de Pâques, elle était désormais vulnérable, poussée dans les plus intimes retranchements de sa foi et de ses forces humaines. Stéphanie forte, remuante, danseuse de flamenco, idéaliste, rieuse, volcanique, chantante, tempétueuse, imposante, passionnée était devenue ce qu’elle était aussi : une petite fille habitée d’une foi d’enfant, assoiffée d’amitié, regardant ses peurs sans plus détourner ses grands yeux bleus. C’est là, comme deux pauvres qui se reconnaissent, que nous nous sommes retrouvés, pardonnées et que nous avons découvert ensemble un lien nouveau, profond, vrai, purifié.
Du fond de son lit, après avoir reçu le sacrement des malades une deuxième fois, Stéphanie me confiait : « je crois que j’ai été en colère durant toute ma vie, et c’est maintenant, ici et dans cet état, que je reçois une paix inconcevable ».
Il s’en passe des choses dans le silence du tombeau le matin de Pâques !
J’écoutais un jour une artiste américaine qualifier les chrétiens de « menteurs pathologiques ». La vérité du tombeau vide le matin de Pâques ne se comprend que dans la dynamique d’un dépouillement, y compris de nos certitudes. Tant que nous cherchons à tout contrôler, nous sommes comme ce médecin de roman d’horreur, Frankenstein qui, en voulant créer l’homme idéal, en se prenant pour Dieu, a l’idée de rafistoler les plus beaux membres humains qu’il peut récupérer : les plus fortes jambes, le meilleur cerveau, les plus beaux yeux, les mains du meilleur artiste, etc. Une fois tout cela cousu ensemble et forcé à vivre, cela donne un monstre!
Dieu nous a créés à son image et sa ressemblance, bien au-delà de nos imperfections. Il travaille comme un artiste qui procède par dégrossissement. Mon ami Jacques, sculpteur, repère au premier coup d’œil une pièce de bois ou de pierre imparfaite, dont il va retirer ce qui est en trop pour laisser apparaître le chef-d’œuvre que lui seul avait en tête.
Stéphanie a fait à tous, et en particulier à ceux et celles qui ont pu lui tenir la main durant ses dernières semaines, le plus précieux de tous les cadeaux. Celui d’elle-même, décapée jusqu’à… elle-même.
Une célébration comme celle d’aujourd’hui nous donne aussi l’occasion de faire mémoire du trésor précieux des liens qui nous unissent. Ceux-ci sont sacrés, car ils construisent nos vrais fondements. Quand je suis saisi d’émotion au départ d’un être aimé, ou saisi de la chape de plomb qui accompagne le deuil, je fais l’expérience, par la négative, du caractère sacré et fondamental des liens.
Quand le Christ dit que c’est à l’amour que nous aurons les uns pour les autres qu’on reconnaîtra ses disciples, il s’agit bien davantage qu’un encouragement moral. C’est bien plutôt une radiographie de ce qui compte vraiment : les liens. Dieu lui-même n’est-il pas une relation entre le Père, le Fils et l’Esprit saint?
Les larmes de deuil n’ont rien de honteux : elles expriment les liens vitaux atteints et qui résonnent intérieurement, douloureusement, comme une corde de guitare.
Pour ceux et celles parmi vous qui partagez l’espérance chrétienne en la vie éternelle, une célébration comme la nôtre est aussi une occasion d’apprivoiser un nouveau mode de rencontre. Stéphanie s’inquiétait de savoir si j’allais continuer à lui parler une fois qu’elle serait partie au ciel. Je lui ai promis que j’allais le faire et j’ai bien l’intention de continuer.
Dans un moment, le texte de la préface de la messe dira : « en toi Seigneur, la vie n’est pas détruite : elle est transformée ». Nous croyons que l’au-delà de la mort n’est pas un abîme d’inexistence. Nous ne serons pas dilués comme une goutte d’eau dans l’océan ou une parcelle de gaz dans l’atmosphère.
En cela, notre foi chrétienne converge avec les croyances amérindiennes ou les sagesses africaines : les morts sont vivants, éternellement.
Nombre de personnes me parlent de ces expériences magnifiques, bouleversantes, remplies de paix et d’amour : « je ne suis pas très pratiquant, mais j’ai un parent, un enfant, un ami. Je lui parle tous les jours. Cela me remplit d’amour et m’aide à vivre ».
On est loin des fantômes de l’Halloween ou de la nécromancie. Il s’agit d’une magnifique expérience spirituelle à laquelle font échos les cimetières et les prières pour et avec les défunts.
Prenons ensemble un moment pour remercier la vie, remercier Dieu, remercier Stéphanie, et faire mémoire du trésor de liens qu’elle me laisse comme son plus bel héritage. Désormais, à travers Stéphanie, on peut dire que nos racines sont un peu plus au ciel.
Comme Marie-Madeleine au matin de Pâques, courons profiter du temps et des dons qui nous sont impartis, pour bâtir du ciel ici et maintenant dans la dimension unique et essentielle d’un amour qui ne passera jamais.