La semaine dernière, j’ai accueilli dans mon église un groupe d’élèves en secondaire IV de l’école secondaire Jeanne-Mance. La thématique choisie par les élèves et leur professeur était la suivante : quelle est l’origine des sacres et blasphèmes à la Québécoise ? Ils ont pensé, fort pertinemment, qu’un curé pourrait faire l’affaire.
J’aurais aimé pouvoir les inviter ici ce soir afin qu’ils en apprennent plus sur les origines des mots sacrements, ostie, calice et ciboire et tabernacle puisqu’en ce jeudi saint nous faisons mémoire du dernier repas de Jésus et de l’institution de l’Eucharistie.
Rendez-vous compte frères et sœurs : nous sommes ici ce soir à cause d’une parole de Jésus que nous venons d’entendre sous la plume de l’apôtre Paul : « Faites cela en mémoire de moi ».
La mémoire.
La mémoire, ceux qui accompagnent des personnes qui ont la maladie d’Alzheimer le savent, est la faculté qui confère l’identité et l’intelligence relationnelle. Mon propre papa, affecté par cette terrible maladie, s’accrochait tant bien que mal à ses souvenirs, sentant bien que quelque chose de lui-même s’effaçait en même temps qu’eux.
Notre pape François, lors d’une commémoration chrétienne de la Shoah, disait que la mémoire façonne la sagesse du monde. Effectivement, l’actualité confirme, par la négative, que nous avons souvent la mémoire bien courte.
Pour faire revivre des moments particuliers de l’histoire, il existe toutes sortes de groupes ou d’associations, parfois quelque peu nostalgiques, qui tiennent des congrès à thèmes surprenants : on reconstitue des tournois du moyen-âge, des batailles napoléoniennes, des héros de bandes dessinées ou de romans célèbres. J’ai croisé, un soir, la fille d’amis qui sortait rejoindre une soirée thématique au cours de laquelle toutes devaient se vêtir en « Wonder Woman ». Des survivants de la bataille de Gettysburg, au départ belligérants, se retrouvèrent à date fixe, chaque année toute leur vie durant, pour faire mémoire de cet affrontement décisif de la guerre de sécession américaine. Feuilleter un album photos ou visionner un vieux film en famille replonge dans des émotions, réactive des liens parfois oubliés, fait revivre certains évènements.
Hier soir, au cours de la messe chrismale à la cathédrale, les diacres, prêtres et évêques étaient invités à faire mémoire et à renouveler leurs engagements.
La mémoire, le mémorial de l’Alliance, est aussi le moyen particulier par lequel le peuple juif a perpétué un souvenir vivant de cette grande épreuve que fut la captivité en Égypte, et qui se transforma en expérience de libération nationale. C’est là l’origine de la fête de Pâques, Pâques signifiant « passage ». Au cours du repas pascal, qu’on appelle le « ceder », tel que décrit en partie par l’extrait du livre de l’Exode que nous avons entendu en première lecture, il est d’usage qu’on demande au plus jeune présent au repas de poser des questions rituelles : « pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits »?
Il appartient alors à un ancien ancien de répondre en racontant l’histoire de la libération et de la sortie d’Égypte.
La mémoire, tout comme nous, a besoin elle aussi de faire, périodiquement, un peu d’exercice.
Et tandis que le peuple continuait de rencontrer de nouvelles épreuves (désert, guerres, exils, famines, persécutions), on faisait mémoire de la Pâques en se rappelant que puisque Dieu nous a sauvés, il sauvera encore.
C’est ce moment précis du céder que Jésus choisit pour ouvrir dans ce repas mémorial un message universel de salut et d’amour.
Sainte-Thérèse de Lisieux, dans son extraordinaire poème intitulé « vivre d’amour » parle de ce jeudi saint comme étant « le soir d’amour » au cours duquel Jésus parle désormais « sans parabole ». On est dans le réel. La mémoire du passé, le présent (plutôt dramatique), et l’avenir de l’Église et du monde convergent vers cet instant durant lequel Jésus proclame : l’agneau de la Pâques, c’est moi. Le sang, c’est-à-dire la vie, qui marque les montants de la porte de ton cœur, c’est moi qui le donne. Le pain de la vie, qui nourrit le corps, le cœur et l‘âme et qui se renouvelle chaque seconde (sans levain), c’est moi.
Ce jeudi saint, Jésus télescope, récapitule tous les signes de Pâques en lui-même pour les donner au monde d’une manière renouvelée.
Le signe de l’Alliance, jusque-là manifesté à travers le destin du peuple juif, s’ouvre désormais à l’universel, jusqu’à l’église, jusqu’à nous qui sommes rassemblée ce soir autour de cet autel pour revivre, faire mémoire vivante du don d’amour de notre Seigneur.
Le texte qui institue l’Eucharistie, dans l’Évangile de Jean, est celui du lavement des pieds que nous allons revivre à travers le geste du lavement des pieds (ou du lavement des mains). C’est un peu moins explicite que dans les autres Évangiles et on ne fait pas toujours le rapprochement entre ce geste et l’institution de l’Eucharistie. Néanmoins il n’est nul besoin de grands commentaires pour comprendre la portée de l’acte d’humilité, de service, et d’amour de ce signe donné par Jésus à ses disciples.
Car L’Eucharistie, c’est le signe vivant de l’Amour présent.
La présence réelle, dans l’Eucharistie, c’est toute la puissance de l’amour créateur et sauveur de notre Dieu. Or, cette présence devient effective lorsqu’elle est mise en acte par un geste, une parole d’amour. La foi, et la foi seule nous met en lien de communion avec les énergies divines.
La théologie de la présence réelle dans l’Eucharistie est plus qu’une querelle de concepts. Non plus qu’une sorte de compétition en vue de celui qui pourra croire en ce qui paraîtrait le plus incroyable.
L’hostie qui repose dans le tabernacle peut garder l’aspect d’un petit bout de pain inerte. Mais cette même hostie, unie et contemplée avec foi, dans l’adoration silencieuse comme par la célébration de la communauté rassemblée, se révèle comme signe et source d’un amour infini. Tout comme Jésus aux yeux de Marie-Madeleine le matin de Pâques, comme Jésus au regard des disciples d’Emmaüs, ou comme nos propres expériences de rencontres du Christ vivant et aimant dans le Saint-Sacrement.
Je pense à Saint Charles de Foucauld devant l’hostie qu’il adorait dans son ermitage. Aux yeux des Touaregs du village, il s’agissait d’un curieux bout de pain survalorisé dans un ostensoir. L’amour contemplé dans la foi et mis en acte bien concrètement dans la vie du frère Charles devenait bien tangible et reconnaissable pour tous. C’est cela le lien entre l’Eucharistie et le lavement des pieds.
Quelles que soient les diverses interprétations théologiques de l’Eucharistie,
on en revient tous à ce soir d’amour durant lequel Jésus, qui se prépare à donner sa vie par amour en union à son Père, nous rappelle que seul l’amour divin est éternel. Lui seul rejoint notre humanité pour en faire de l’éternel transfiguré.
Je pense à cette parole que nous lirons demain à l’office du vendredi saint, lorsque Pilate présente Jésus à tous en disant : « voici l’Homme ». C’est vous et moi, c’est toute l’humanité qui est touchée, habités par l’amour du Père en Jésus.
Lorsqu’il distribuait la communion aux fidèles, il paraît que l’évêque Augustin utilisait la formule « reçois le corps du Christ et deviens celui que tu reçois » (Saint-Augustin)
Devenir ce que nous recevons, c’est prendre la place de ce serviteur plein d’amour, qui ne se laisse arrêter par aucune malice pour que nous fassions pour les autres ce que lui-même a fait pour nous.
Les Italiens ont une expression : « qui paga » ? ou « qui paye » ?
Titre d’un journal lors d’un attentat mafieux : qui paye ?
Un nouvel institut de promotion de tel courant de spiritualité au Vatican : qui paye ?
Qui paye pour vos études ?
Cette expression, un peu malicieuse, met en garde devant l’apparence des faits ou celle de la vertu. En fait, cela sert les intérêts de qui ?
Or le soir du jeudi saint, et en particulier lors de l’épisode dramatique de la cène, celui qui paye, c’est Jésus.
La cène est le rendez-vous avec le grand moment de vérité de la vie de Jésus, et de celle du monde.
L’engagement de la vie par amour, dans la confiance et l’abandon entre les mains du Père posent les véritables fondements de notre vocation à la sainteté.
Je terminerais en demandant humblement vos prières pour tous les prêtres, pour les ministres, pour moi-même. Que nous gardions tous en mémoire, en église, le modèle d’amour que nous laisse Jésus ce soir.