Évangile 5ème dimanche (année A)
MATTHIEU (5,1-12)
« Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés ».
On entend souvent dire que la religion sert de béquille au pauvre monde. D’ailleurs, lorsqu’on entend quelqu’un en parler, que cela soit sur les réseaux sociaux ou dans les temples, on serait assez souvent porté à songer : « encore un qui aurait mieux servi sa cause en se taisant ».
À la caisse d’un commerce, tandis que je venais de décliner ma qualité de prêtre Catholique, la préposée me lança d’un air mi-sérieux : « Tiens…cela fait drôle de voir un religieux qui n’a pas une face de cierge ». Le peuple des croyants donne parfois l’image d’une sorte d’arche de Noé, de rescapés passés entre les mailles du filet social, d’une fuite en avant de la réalité s’égarant dans de brumeuses sphères mystiques, construites par l’esprit et entretenue par une sorte de désespoir.
Un homme à la stature imposante, vêtu très élégamment, entra un jour dans mon église, juste après la messe. Un haussement de ses sourcils laissa deviner qu’il voulait me parler. Au moment de commencer sa phrase, il s’arrêta net, incapable d’autre chose que de fondre en larme. Sans que nous nous connaissions, il m’attrapa le bras et se mit à pleurer sur mon épaule, comme un enfant. Cela dura un certain temps. Après d’autres secousses, il réussit finalement à prononcer : « je vais mourir ». Son regard égaré parcourait les murs, le plafond, les grandes orgues, le grand baldaquin de l’église. « De quoi avez-vous besoin ici » ? La sentence terrible d’un cancer sans rémission l’arrachait du rivage éphémère des biens-portants pour le jeter dans les abîmes éternels de la condition humaine. Ses yeux s’ouvraient sur une nouvelle dimension de sa propre existence.
Si les serviteurs de Dieu ont l’air si pauvre, c’est probablement parce qu’ils le sont pour de vrai. Il n’est d’expérience plus difficile que celle d’un face à face, en vérité, avec sa propre sa misère. Le chant des Béatitudes, au chapitre V de l’Évangile de Mathieu, souligne cette sagesse absolue apportée par le Christ : ce ne sont pas les pauvres qui croient parce qu’ils seraient incultes et faibles, mais on croit parce qu’on a pris conscience de sa pauvreté. Le passage par des expériences telles que la dépression, l’échec, l’angoisse, la désillusion, le deuil, la maladie, l’humiliation, le rejet ouvre la porte à l’amour Absolu. Non-seulement l’expérience divine ne se laisse pas arrêter pas nos misères, mais elle rejaillit, en forme de croix, comme l’expérience d’amour et de vie la plus radicalement libératrice.
Heureux le pauvre qui dérange : il a contemplé le ciel ouvert de la miséricorde qui fait de lui le prophète d’une sagesse absolue.
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